D'après son créateur Daniel Knauf, l'univers de Carnivàle se situerait entre le film Les Raisins de la Colère (1940) de John Ford - faute au contexte social misérable lié à la crise de 1929, et la série Twin Peaks (1990) de David Lynch - alignée sur le même goût du fantastique et de la singularité. Complétez les résonances avec le troublant Freaks (1932) de Tod Browning - pour des raisons évidentes, et nous voici en présence de filiations vertigineuses qui placent donc la barre très haute. Car sans trop d'embûches, l'intrigue de Knauf, à l'origine prévue pour le grand écran, trouve son équilibre entre ces monstrueux aïeuls. En effet : 2003, un miracle se réalise sur les ondes de HBO. Carnivàle se révèle être une volonté de bien faire, de contourner quelques conventions, de surprendre via le petit écran en racontant un conte lyrique, tant par son visuel divin que par son histoire assez sinueuse.
Mes biens chers frères, mes biens chères soeurs ! Approchez, approchez ! Venez découvrir des Singes Habiles dits « hommes » endosser ou fuir leur responsabilité. Comme ce jeune homme totalement paumé recueilli par d'étranges forains ! Détenteur d'un pouvoir jugé maléfice par sa si croyante et défunte maman, il est à le recherche de son fuyard de géniteur, clé d'un héritage lourd de secrets. Ou cet homme d'église bousculé par d'abominables visions et qui porte en lui une bien étonnante racine, prête à se ramifier dans toute sa splendeur, mais pour le moment, encore végétative... Pénétrez sous le chapiteau de Carnivàle et soyez les témoins de son ancestrale mais impénétrable lutte de l'Ombre contre la Lumière ! Un affrontement en vingt et quatre chapitres, au coeur de la Grande Dépression, période décisive durant laquelle les cendres du Dust Bowl, l'escalade du fascisme et l'inimaginable Little Boy sont sur le point de troquer à jamais l'émerveillement contre la raison. Mes biens chers frères, mes biens chères soeurs ! Entrez ! Et voyez ce qui n'a jamais été vu...
All right children, let's shake some dust !

Ben Hawkins, le bourru sauvé des eauxPendant deux minutes, sur une route désertique du Middle West, des plans aux tonalités flétries agrippent un convoi de forains en train de patiner dans le calvaire d'une atmosphère poussiéreuse. Deux minutes. Le verbe est un son rare. Celui du rire, oublié de ce monde. Seules les partitions d'une mélodie, sorte d'Americana dépressive, remplissent le morne. Carnivàle ne chante pas les louanges d'un paradis terrestre, ça non. Crasse, misère, prostitution, pédophilie, ségrégation, sectarisme, barbarie, folie... Large est la palette du sombre. Aucune concession à l'horizon. La représentation qui est faite de cette ère, si elle semble avoir fait l'objet d'un traitement presque documentaire (costumes et détails décoratifs flairent les vestiges archéologiques), n'a rien d'avenant. Cela étant, le charme opère. D'abord, un générique d'introduction fabuleux qui plonge dans un jeu de Tarot, derrière les cartes duquel se dissimulent de nombreuses portes. Apparences trompeuses. Vient ensuite une mise en scène superbe, toutefois dotée d'un rythme volontiers lancinant tel le serpent qui traque son futur casse-croûte. A ses côtés, une photographie envoûtante, enveloppée par l'aurore ou le crépuscule, son grain sépia et ses tableaux de nuit à vous filer de longs frissons. L'illustration musicale - une petite perle de subtilité - s'adapte à l'époque des protagonistes tout en injectant des sonorités exotiques au Mythe. Ce Mythe... Quel Mythe ! Forgé à partir de sources bibliques, il se permet de pousser son propre chant, complexe et libéré d'un certain manichéisme. Difficile d'en saisir tous les mécanismes. Il faut être patient, et nager vers l'inconnu pendant toute une saison. Puis les pièces du puzzle se mettent en place, abandonnant par-ci par-là des zones immaculées, idéales pour exciter l'imagination. Un final époustouflant. Et au-delà des principales quête d'identité et course à l'Avatar, les intrigues secondaires, entre passion, magie, horreur, violence, corruption et fausse espérance, enrichissent l'ensemble. Une caravane de nomades qui avance à l'unisson vers son destin. En un mot : Cohérence.
Every Prophet in his House

Frère Justin, avant la chuteParmi un casting calibré sur de belles prestations, les rôles principaux sont campés par deux interprètes remarquables. Dans la peau renfermée du péquenot Ben Hawkins, Nick Stahl (John Connor dans Terminator 3) tamise une aura énigmatique, par moment fragile mais toujours sauvage. Il est tellement habile dans ses guenilles que l'envie d'aller lui coller de grandes claques derrière la nuque pour dépoussiérer cette grande nouille devient un réflexe philanthropique, c'est dire ! A contrario, Clancy Brown investit l'habit de Frère Justin Crowe avec de nombreuses nuances, certifiant le célèbre proverbe du moine mal fagoté, jusqu'à ce que la goutte d'eau bénite le fasse déborder et retrouver son rituel d'irrécupérable pécheur (Victor Kruger dans Highlander, entre autres méfaits cinématographiques). Mais même lorsqu'il tombe dans la caricature - inévitable vu l'apparat - Brown reste imposant de charisme. Autour d'eux, l'assistance ne déçoit jamais si bien qu'il est difficile de parler de second couteau. Chaque rôle brille par l'intensité de son interprétation et la place qui lui est offerte dans le récit. Le méconnu Michael J. Anderson - que vous aurez peut-être aperçu dans certaines oeuvres de David Lynch (Twin Peaks ou Mullholland Drive) - incarne un Samson de classe colossale. Attachant le sont tout autant la plupart des forains, à ce propos. Mais l'inquiétant adule plus souvent avec les traits de chaque nomade, du perfide professeur Lodz joué par Patrick Bauchau (Sydney dans Le Caméléon), au duo insolite que constituent la faussement introvertie Apollonia et sa bouleversante fifille Sofie. Les paroissiens de Frère Justin n'ont d'ailleurs pas à rougir face à la force de caractère des ambulants de la Caravane : Iris Crowe, à elle seule, est un joyau de servitude... à double tranchant.

L'arbre imposant cachant la forêt de mystères Déceler la beauté de Carnivàle, d'un premier coup d'oeil, n'est pas une évidence. Il faut creuser, longtemps, pour tomber sur son Graal. Mais lorsque les tatillons de la première saison ont été outrepassés avec succès, le second acte emporte avec plus de vigueur, de maîtrise, d'intérêt et d'émotion le téléspectateur vers une pépite grandiose. Bien sûr, cette lutte de la Lumière contre l'Ombre semble se figer en plein vol quand la sentence arrive. Presque brusquement. Un ultime chapitre aurait été le bienvenu pour résoudre chaque secret. Pourtant, en deux années d'existence, Carnivàle parvient tout de même à ne pas labourer l'estomac par la faim. Les principaux mystères trouvent leurs évidences, et les méandres de son exclusive mythologie, un sentier en définitive intelligemment balisé. A point nommé. Une aubaine pour cette oeuvre télévisuelle précipitée par la chaîne HBO dans les limbes de la tourmente, en la montant contre de terribles adversaires (et notamment versus les percutantes Desperate Housewives). Suicide orchestré par nécessité financière, ou mort due à un épuisement naturel, malgré les encensements critiques et ses nombreuses récompenses Emmy Award 2004, la Caravane de l'Etrange n'a pu rassembler son habituelle communauté et étendre un peu plus son rayonnement. Elle n'en reste pas moins une référence de rareté conduite de mains de maître par des virtuoses de la créativité. Amen.
Visuels © HBO
gyzmo []

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