Derrick est né dans un pays déchiré, que ce soit au sens propre comme au figuré. En effet, l'Allemagne, en 1970, est divisée en deux et c'est surtout le cœur stratégique de la guerre froide. Quel lien avec l'Inspecteur Derrick, le héros d'une série policière comptant aujourd'hui 281 épisodes ? A première vue pas grand chose. A vrai dire, la populace assimile plus le personnage joué par Horst Tapper aux parties de crapettes endiablées dans les maisons de retraite qu'au blocus de Berlin. Qui sait, peut être faute au changement de générations, Derrick est depuis quelques années devenu un phénomène social, une sorte d'avatar de la ringardise pour tous les moins de vingt cinq ans. En deux mots : Derrick c'est une série qui avance à deux à l'heure, avec des acteurs qui ont des têtes de dépressifs et de toute façon il n'y a rien qui se passe. Seulement, pour faire une critique, il faut avoir vu la série dont on parle, et nous nous permettrons donc d'aller au-delà de ces quelques constats distants.
L'inspecteur Derrick exerce à Munich, toujours accompagné de son éternel second, le fougueux Harry. On ne sait que très peu de choses de lui ; il n'a pas de vie privée tumultueuse digne d'être montrée à l'écran, ou encore un fils juge d'instruction avec lequel il pourrait faire de poignantes enquêtes en famille. Derrick, c'est le professionnalisme avant tout. En conséquence, la série va droit au but : un meurtre a lieu, une enquête débute et un criminel est arrêté. Ceux qui s'attendaient à des prétextes à des déballages de scènes d'action ou de blagues cool à l'écran risquent effectivement de trouver le temps long : ici, pas de triche, c'est une enquête pure et dure que l'on aura.
Notons pourtant que le format des épisodes n'est pas invariablement le même. Il arrive parfois que, par exemple, le téléspectateur connaisse le meurtrier, qu'il lui ait été présenté un long moment avant qu'il ne commette son crime (parfois pendant plus de la moitié de l'épisode). Et si l'inspecteur Derrick prête son nom à la série, il arrive pourtant que celui-ci n'apparaisse même pas dans l'épisode, faute de crime, notamment (on se souviendra d'un moment où le personnage est blessé par balle et où c'est Harry qui doit mener l'enquête).
Car l'essence même de la série, ce ne sont pas les deux héros et leurs enquêtes, mais bel et bien les individus au sens large, qu'ils soient meurtriers ou non. Derrick n'est pas inspecteur depuis plus de 30 ans pour rien. Il a un génie, c'est celui de parvenir à dégager les motifs qui poussent quelqu'un à devenir un criminel, si différents soient-ils suivant l'individu. En parlant à un suspect, il est capable de voir si celui-ci a en lui les éléments qui auraient pu le mener à l'infraction. Derrick se pose donc en juge moral, investi de ses pouvoirs par la société. On ne saurait parler d'arbitraire, car l'élément matériel (le meurtre), est obligatoire pour qu'il y ait infraction. Par ailleurs, Derrick va même jusqu'à faire le travail du juge pénal : ceux qu'il arrête sont des meurtriers avoués, et non de simples suspects.
Cependant, la dimension morale de la série passe par son aspect exclusivement humain. En effet, le choix de limiter la série à des dialogues est très judicieux dans la mesure où le téléspectateur est alors confronté à des êtres et à leurs aspirations. L'argent, la jalousie, le pouvoir, mais aussi l'amour sont des moteurs parfois amplement suffisants au crime. Nous sommes dans une société désabusée, où le souvenir de la Seconde Guerre mondiale est encore très vivant. L'homme est donc capable de tout, surtout du pire. Et dans cet îlot de folie, l'inspecteur Derrick est un modèle inflexible de morale et de justice, qui aime son métier au point de vouloir le garder (en 281 enquêtes, vous pensez bien qu'il à dû avoir pas mal d'opportunités de promotion) et qui est au service de la société tout en restant proche du peuple. Un personnage plein d'humilité et d'ironie face aux horreurs humaines qu'il voit dans son métier. Il se fout pas mal de son brushing ou de changer d'imperméable, car la police criminelle n'est pas, comme d'autres séries semblent le prôner, un salon de beauté ou une salle de discussion entre jeunes inspecteurs cools et pleins de problèmes sentimentaux.
Joué par une troupe d'acteurs de théâtre, ce qui se voit dans le jeu très professionnel des personnages (jamais trop d'émotions, afin de les faire ressortir de manière plus propre et profonde), et dans le fait que les acteurs soient récurrents d'un épisode à l'autre, la série Derrick est un petit budget, qui fait encore plus pâle figure face aux super productions américaines. La série aura essayé tant bien que mal de s'adapter aux évolutions sociales, mais devra s'arrêter en 1995. Force est de constater que l'inspecteur Derrick est effectivement un personnage d'un autre temps, qui n'est certainement pas adapté à la demande actuelle, qui recherche plus le sensationnel que le psychologique. Pourtant, elle passe encore en France, comme quoi...
Jade []

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