Certains magazines deviennent des institutions, d'autres se contentent d'être là, fidèles comme le serait un vieil ami. Mad Movies est apparu sous la forme d'un fanzine en 1972. Son créateur Jean-Pierre Putters, dit JPP (bien avant qu'un autre JPP ne devienne célèbre) ou encore Oncle Mad, en avait tout simplement assez que le cinéma fantastique soit méprisé par la presse française, aussi s'est-il lancé en amateur dans une carrière de journaliste. Se doutait-il que son magazine deviendrait une légende ? Certes pas. A vrai dire, il s'est par la suite assez mal accomodé de ce statut. Pendant quelques années, le rythme de parution de Mad Movies a été sporadique, car conditionné par une certaine actualité, JPP se refusant à traiter les films qu'il n'aimait pas à la folie. Ce n'est qu'au début des années 80, après seulement une vingtaine de numéros, que le magazine a commencé à devenir professionnel, arborant une couverture en couleurs et son célèbre logo. Les numéros antérieurs au 25 sont ainsi devenus quasiment introuvables.
Par la suite, la qualité rédactionnelle de Mad Movies n'a jamais cessé de s'améliorer. Devenant plus généraliste tout en respectant son attachement au fantastique, le magazine, avec la collaboration de journalistes tels que Yves-Marie Lebescond, Marc Toullec, Vincent Guignebert ou Didier Allouch, réinventait la critique cinématographique en accordant autant de place aux artistes qui oeuvrent en coulisses des films (techniciens en effets spéciaux, musiciens, directeurs photos...) qu'aux acteurs ou aux réalisateurs. Le lecteur devait faire preuve de patience, le magazine ne paraissant que tous les trois mois (pour une cinquantaine de pages), mais quel bonheur à chaque nouveau numéro ! Les dossiers passionnants tels que « Les demeures fantastiques », « Alien ou les procédés de fabrication de la peur au cinéma », « Frankenstein au cinéma » ou encore « Les films de Lucio Fulci, poète du macabre », les interviews exclusives de gens comme Rick Baker, Dick Smith, Sam Raimi ou David Cronenberg et les critiques franches et éclairées de Toullec et Guignebert cotoyaient des analyses pointues mais toujours accessibles d'oeuvres comme la série Le Prisonnier, les films de Stanley Kubrick ou les livres de Stephen King. Sous l'influence de JPP, le cinéma fantastique rétro trouvait toujours sa place dans les colonnes de Mad, avec notamment la célèbre rubrique "The Craignos Monsters", savoureuse anthologie de créatures tartinées en carton-pâte, parfaitement représentative de l'humour estampillé Mad Movies, un regard plein de tendresse et d'esprit, établissant avec le lecteur une relation très forte (du reste les locaux de la rédaction, situés rue Mansart à Paris étaient souvent fréquentés par des lecteurs).
Durant ces deux décennies qui constituent l'âge d'or du magazine, Mad Movies aura non seulement été le siège des débuts de nombreux journalistes mais aussi influencé dans leurs goûts cinématographiques et littéraires des centaines de milliers de lecteurs, et acquis une renommée mondiale grâce au travail effectué pour que des metteurs en scène géniaux mais mal vus à Hollywood tels que Joe Dante ou Paul Verhoeven aient la reconnaissance qu'ils méritent. Il suffit pour en être convaincu de savoir que Peter Jackson fait partie des abonnés de longue date du magazine, et pour cause : Mad a parlé de lui avant tout le monde. D'autres magazines tenteront d'adapter la formule à leur propre sauce, comme Starfix (dirigé par Christophe Gans, François Cognard, Doug Headline et Nicolas Boukrief, tous devenus réalisateurs depuis), Vendredi 13 ou SPFX, mais aucun ne parviendra à s'établir aussi solidement que Mad, sauf son concurrent de toujours l'Ecran Fantastique.
Si Mad Movies paraît à ce point indestructible entre 1985 et 2000, gagnant sans cesse de nouveaux lecteurs au point de passer bimestriel et ne connaissant qu'une seule augmentation de prix en 15 ans (de 20 à 25 francs), c'est certainement grâce au désintéressement et à l'indéfectible passion cinéphilique de JPP, devenu une bible vivante du fantastique, une autorité qui sait rester discrète même si on le croise parfois sur un plateau de télévision en tant qu'expert. Cette euphorie rédactionnelle masque les doutes d'un JPP qui, à mesure que les années passent, à de plus en plus de mal à apprécier l'actualité cinématographique. Dégoûté par la vague de films fantastiques commerciaux adressés aux ados qui marque les années 90, il écrit de moins en moins, se contentant le plus souvent de l'éditorial du magazine et de la "Mad Rubrik", dans lesquels il parle essentiellement de politique (avec un gauchisme un brin désuet qui fera peu à peu partie intégrante du personnage) et se montre un peu plus aigri et désabusé que par le passé. Malgré la bonne santé du magazine, une page est sur le point d'être tournée.
En 2000, la nouvelle tombe et abasourdit les fans de longue date du magazine : Mad Movies va passer mensuel, changer d'éditeur, d'équipe rédactionnelle, et surtout JPP se retire ! Qu'en est-il de cette nouvelle formule ? Initialement l'impression est plutôt bonne. Le magazine est beaucoup plus épais qu'auparavant (tout en ne contenant presque aucune publicité, comme depuis toujours), la maquette est plus professionnelle, les journalistes sont plus nombreux, et JPP est toujours présent, finalement, via son fameux "Fantastic Guide", un incroyable dictionnaire réunissant la totalité des films fantastiques réalisés, rédigé à raison de quelques pages chaque mois (une vie ne suffirait pas pour mener à bien pareille oeuvre). Au sein de la nouvelle équipe, un homme fait incontestablement figure de chef de file : Rafik Djoumi (qui écrit déjà pour Mad depuis quelques années). Même s'il n'est pas officiellement rédacteur en chef et se contente de traiter deux ou trois films par mois ainsi que la rubrique consacrée aux B.O.F, Djoumi a une très forte personnalité, et ses trouvailles critiques sont reprises par l'ensemble des autres rédacteurs. Le Mad d'avant, c'était JPP, le Mad nouvelle formule, c'est Rafik Djoumi, avec le changement que cela comporte. Le franc-parler est toujours là, plus que jamais, mais quelque peu teinté d'arrogance et de goût pour la provocation. La complicité avec le lecteur a désormais un arrière-goût d'élitisme, qui contraste beaucoup avec la légendaire modestie de JPP. Djoumi ne fait pas l'unanimité auprès des lecteurs, surtout les plus anciens, mais le magazine élargit son lectorat en consacrant une place bien plus large qu'auparavant au cinéma japonais, aux jeux vidéo et au cinéma d'animation. La nouvelle équipe travaille d'arrache-pied, proposant beaucoup plus de contenu que l'ancienne, entre le magazine, toujours plus épais et professionnel dans sa mise en page comme dans le style rédactionnel (certains articles sont impressionnants d'érudition), et les hors-série consacrés à la carrière de grands réalisateurs.
Rafik Djoumi finira par quitter le magazine pour des raisons restées obscures, ce qui donnera l'occasion d'opérer un subtil revirement : des dossiers rétro (revenant sur les 30 ans de cinéma fantastique que le magazine a couverts) et la présence chaque mois d'un DVD (optionnel) dans le magazine sonnent comme un appel à l'ancienne garde des lecteurs. Les films proposés chaque mois sont des séries B auxquelles Mad a jadis consacré une certaine place. Ils créent un lien entre le Mad actuel et celui du passé. Le magazine a trouvé son rythme de croisière, à tel point que plus personne ne parle de "nouvelle formule", et devrait continuer pour quelques décennies encore, voire même quelques dizaines de décennies !
Il faut aussi citer le site web Mad Movies. Pendant quelques années tenu par Rafik Djoumi seul, donc pas forcément mis à jour quotidiennement, il est devenu par la suite un véritable complément du magazine auquel participe une équipe d'anciens lecteurs, proposant des critiques exclusives et en général excellentes ou des versions complètes d'interviews qui avaient été raccourcies dans le magazine, il est le siège de discussions passionnées (parfois un peu trop) entre les lecteurs.
De son côté, JPP, qui se consacre à divers projets dans le domaine du fantastique underground, est resté accessible et chaleureux. Ayant pu avoir son adresse e-mail, je lui ai envoyé un message dans lequel je lui expliquais que je lis Mad depuis l'âge de dix ans (c'est à dire depuis 1981) et qu'il m'a fortement influencé sur bien des points. Moins de 3 heures plus tard, j'avais une réponse pleine de gentillesse et de simplicité.
Laurent []

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