2/10Ca se discute

/ Critique - écrit par iscarioth, le 08/01/2006
Notre verdict : 2/10 - Exploitation de la misère humaine (Ecrivez votre critique)

Tags : discute france for jean that luc delarue

Dans son Introduction à l'analyse de la télévision, François Jost distingue trois types d'émissions de télé réalité : les shows de l'aventure (Koh Lanta), celles qui visent à remédier à des carences institutionnelles (Sans aucun doute) et celles qui interviennent dans la vie privée. Cette dernière catégorie est peut être la plus exploitée et la plus vicieuse. La plus vicieuse, car la frontière entre le travail de reportage, de témoignage et d'investigation et entre le voyeurisme et le racolage télévisuel est parfois très peu épaisse. Ainsi, il est plutôt facile de faire de la télé poubelle tout en conservant l'allure d'un brave homme prêt à tendre la main à son prochain. Quelles émissions illustrent mieux cet état de fait que celles proposées par Jean-Luc Delarue ? Le principe de Ça se discute, l'émission phare de l'animateur/producteur, est simple : multiplier les appels à témoin, faire venir des personnes sur un plateau et les amener à parler d'un problème central et douloureux de leur vie.

L'homme à l'oreillette


Jean-Luc Delarue, c'est tout un personnage. Sobre, le visage fermé, très propre sur lui, l'oreillette fixée sur la gauche et des feuilles de notes entre les mains - feuilles dont on ne sait pas trop si elles sont là parce qu'elles ont une utilité réelle dans la réalisation de l'émission ou si elles sont utilisées comme des apparats pour se donner l'allure d'un médecin psychologue. On a tendance à l'oublier, Jean-Luc Delarue est avant tout un professionnel de la télévision, un producteur. Il est depuis 1994 le créateur et dirigeant de Reservoir Prod, entreprise ayant financé des émissions comme C'est mon choix, Vis ma vie, Scrupules et Il faut que ça change. Mais son image de marque télévisuelle est plus celle de l'humaniste que celle du businessman. Les plus naïfs d'entres nous croient l'homme sincèrement impliqué dans l'histoire des témoins qu'il fait parler devant la caméra. « On lui donnerait le bon dieu sans confession » dit le vieux proverbe. L'air grave et psychologue, il écoute ses invités d'une manière concentrée et compatissante, ne pouvant s'empêcher de laisser poindre un débordement d'émotion de temps à autre. Monsieur Delarue a manqué sa vocation, celle de comédien. Le jeune homme se serait engagé dans une carrière d'acteur qu'il aurait très certainement raflé l'Oscar à plusieurs reprises...

De la souffrance télégénique

Ça se discute s'articule toujours autour d'une thématique, elle-même souvent centrée sur un traumatisme : « peut-on vivre avec ceci ? », « comment surmonter cela ? ». Sur le plateau sont rassemblés de grands traumatisés dans le cadre sobre et silencieux d'une arène à témoignages. Delarue s'applique à poser les questions qui appuient sur la douleur, en espérant forcément faire remonter à la surface des émotions pleinement télégéniques. Tout est organisé pour faire couler l'émotion et, inévitablement, à chaque émission, on a droit à des crises de larmes et autres débordements émotifs, que ce soit dans les reportages ou sur le plateau. Il nous faut du larmoyant, du pathos, de la misère humaine ! Dans son livre-témoignage Dans l'enfer des tournantes, Samira Bellil, invitée dans l'émission de Delarue, qu'elle appelle « le psycho-présentateur » sans jamais le nommer explicitement, témoigne de la façon dont elle a été travaillée au corps par les journalistes pour la préparation de l'émission. « « Qu'est ce que tu as ressenti à ce moment là ? Comment tu as réagi ? Pourquoi ci, pourquoi ça ? » Je me sens de plus en plus mal à l'aise et me pose mille questions. Je ne les aime pas, elles ne me respectent pas, elles m'agressent. Pendant l'entretien, elle me « conseille » de ne pas parler des « tournantes », de la réalité des cités, du procès loupé, de l'association d'aide à l'enfance qui n'aide personne, car cela risquerait de choquer les téléspectateurs ». Plus loin, la jeune femme conclut sur l'émission : « C'est une émission à grande audience, animée par un présentateur connu, qui gagne beaucoup d'argent avec ses émissions. Il se fait du fric sur le malheur des autres, c'est un bon créneau ! Mon point de vue est peut-être choquant, mais je trouve que si quelqu'un doit se faire du fric avec mon histoire, c'est moi et personne d'autre. En tout cas, pas cet animateur, qui n'a rien à foutre de ce qui m'est arrivé. Sa seule préoccupation à lui, c'est l'audimat ».

Le médiateur, ce bienfaiteur...

Méfiez vous des apparences, dit l'adage. Ça se discute est minutieusement mis en scène, conçu pour se faire passer pour une émission de télévision au service de son prochain, qui favorise le dialogue et la compréhension de l'autre par la récolte de témoignages. La réalisation est sobre, presque uniquement en plans fixes. Les témoignages sont filmés en plan rapproché. Les enchaînements sont sans artifices. Jean-Luc Delarue est mis en scène comme un point central, une pierre angulaire autour de laquelle l'émission s'articule. Quatre éléments composent le plateau : le public, la rangée de témoins, l'animateur et le décor constitué du titre de l'émission, de la thématique et de photos ou articles de journaux défilant selon les personnes interrogés. Jean Luc Delarue est l'élément qui figure en liaison sur la plupart des plans, avec au moins un des trois autres éléments. Il est le médiateur, le coordinateur. Le plateau est conçu comme une arène à témoignages. Dans les gradins un public silencieux, dont certains éléments interviennent parfois, le micro à la main, mais qui fait la plupart du temps figure de décor humain. En pâture télévisuelle, plus bas, le présentateur et ses invités.

Pour sa forme très sobre, Ça se discute ne ressemble pas à une émission de télé réalité ordinaire. Mais si l'on considère comme faisant partie de la real TV tout type d'émission se proposant d'exposer et d'exploiter la souffrance des gens, Ca se discute fait assurément partie du genre télé poubelle. Avec ce genre d'émissions dans sa grille de programme, les dirigeants de France 2 n'ont plus le droit de se vexer face à des téléspectateurs qui s'esclaffent en entendant parler de la mission culturelle du service public.