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Séries & TV Billet d'humeur

On ne scrolle pas devant un bon film

On nous répète que les séries télé et films se simplifient parce que le public a le nez sur son téléphone. Chez moi, ça s'est plutôt passé dans l'autre sens…

Deux épisodes de Tracker à la suite sur Disney+, un soir, personne ne m'y obligeait. Au bout d'un quart d'heure à peine, ma main est partie chercher le téléphone toute seule, sans que je n'ai rien décidé. Ce n'est pas vraiment une affaire de volonté ni de concentration : rien, à l'écran, ne réclamait ma présence.

Colter Shaw débarque, écoute la famille éplorée, repère l'indice que trois policiers ont raté, explique à voix haute l'indice qu'il vient de repérer, encaisse sa récompense et recommence la semaine suivante.

Le 16 janvier, chez Joe Rogan, Matt Damon expliquait que Netflix aimerait bien un gros truc notable dès les cinq premières minutes, et que ce ne serait pas dramatique de reprendre l'intrigue trois ou quatre fois dans les dialogues, vu que les gens sont sur leur téléphone pendant qu'ils regardent. Tout le monde a retenu la répétition de l'intrigue. Moi, ce je note c'est plutôt "vu que les gens sont sur leur téléphone".

Aux Oscars du 15 mars, Conan O'Brien a repris l'idée en visant "certains studios", sans nommer personne, avant de rejouer Casablanca avec Sterling K. Brown : Rick sort sa réplique "De tous les bars, de toutes les villes dans le monde, il fallait qu'elle entrât dans le mien !", Sam demande poliment si ce "elle" désigne bien Ilsa, puis récapitule que Rick vient seulement de réaliser qu'il l'aime toujours, alors même qu'elle est mariée. Et la Seconde Guerre mondiale, c'est bien celle avec Hitler ?

Trois jours plus tard, Netflix démentait en conférence de presse : aucun principe de ce genre, jure le patron du cinéma Dan Lin, "on a tous ri en regardant ce sketch aux Oscars". Sa directrice des contenus Bela Bajaria ajoute qu'une note pareille serait insultante pour les créateurs, et que les haters n'ont qu'à hater.

Le démenti est presque plus inquiétant que la rumeur. Tout le monde s'envoie des piques, et personne ne se demande si c'est vraiment le spectateur qui est en cause.

La causalité mérite clairement d'être revue. On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif, et on ne fait pas scroller un spectateur qui veut savoir ce qui va arriver. Le téléphone n'est pas une activité culturelle concurrente, il ne fabrique rien, il ne raconte rien : c'est un bruit de fond rassurant qu'on allume quand l'écran devant lequel on est ne tient plus sa part du contrat.

Elwood Reid, le producteur exécutif de Tracker décrit la recette de la série sans se cacher : dès le début de chaque épisode, il faut accrocher le spectateur émotionnellement sur la personne qui vient demander de l'aide. Un procédé honnête, efficace, usé jusqu'à la corde : la sinécure du prime time, quoi.

Vous me direz qu'une série policière hebdomadaire n'a jamais eu vocation à être Six pieds sous terre. Vous aurez raison. Sauf que 24 tenait un épisode entier sans une minute morte, que Lost nous a fait patienter presque un an sur une trappe au milieu de la jungle, et que ni l'un ni l'autre n'était de l'art et essai : c'était du prime time, à heure fixe, sur les mêmes chaînes que le reste.

Le meilleur démenti est venu de la même conversation. Quand Damon déroule sa théorie, Affleck lui oppose Adolescence, écrite par Jack Thorne et Stephen Graham : aucun morceau de bravoure en ouverture, de longs plans sur des nuques, une séquence de voiture pendant laquelle personne ne dit rien, et un triomphe mondial sur la plateforme même qui réclame des explosions au bout de cinq minutes. Damon en convient, puis range le titre au rayon des exceptions. Voilà où tout se joue : ce qui tient le spectateur sans ficelles est classé comme accident, pas comme ce qui devrait être la norme. 

Le test ne coûte rien, faites-le chez vous. Devant un programme qui a une vraie intrigue et une vraie image, le téléphone reste sur la table. 

Ce qui me gêne vraiment, je ne l'ai compris qu'en repensant à ce héros qui commente son propre travail à voix haute. On ne perd pas un téléspectateur d'un coup : on le rend moins exigeant par petites doses. Une réplique qui explique l'image, un résumé toutes les dix minutes, un personnage qui annonce qu'il est triste au cas où les violons, la pluie et les larmes n'auraient pas suffi. Au bout de quelques saisons de ce régime, il faut effectivement tout répéter sans cesse. Le remède a fabriqué la maladie.

Je ne ferai donc pas le procès de celui qui regarde en scrollant : il n'est pas complice, il est en train d'être perdu. Le nivellement par le bas n'est pas la solution.

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