The Handmaid's Tale : le rouge et l'effroi
On m'avait prévenu : six saisons de calvaire, une femme qu'on martyrise en boucle, une série qui s'essouffle sitôt qu'elle quitte le roman. Si je m'y suis mis, et si tard, c'est que le monde, dehors, a fini par ressembler à Gilead d'un peu trop près. J'en ressors avec la conviction d'avoir vu l'une des plus grandes séries de la décennie. Alors, ce fameux essoufflement ?
Car je n'y suis pas venu par curiosité de critique, mais poussé par l'actualité. Une série de 2017 qui, des années plus tard, se met à sonner moins comme une dystopie que comme un bulletin d'informations un peu en avance : voilà ce qui a fini par me faire appuyer sur lecture. Je l'ai regardée sur trois ans, mais pas comme cela a été diffusée : les premières saisons d'un trait, avalées les unes derrière les autres, puis seulement la dernière ligne droite au rythme des sorties. Et vue comme ça, la panne sèche que tout le monde diagnostique quelque part vers la deuxième ou la troisième saison, je ne l'ai tout simplement jamais sentie passer.
C'est peut-être là tout le malentendu. Ce n'est pas une série qui vieillit mal : c'est une série qu'on regardait mal. Étalée sur des années, coupée par ces fins de saison faites pour vous empêcher de dormir pendant un an, elle donnait forcément l'impression de rallonger la sauce, de replonger June dans Gilead histoire de ne pas s'arrêter. Les premières saisons enfilées d'une traite, ces cliffhangers ne pèsent plus rien : elle redevient ce qu'elle est, un seul long mouvement, presque sans épisode bouche-trou. Pas de boîte à mystères façon Lost pour faire patienter le spectateur, rien qu'un fil, tendu, et une seule question qui ne lâche jamais : jusqu'où une femme peut-elle plier sans rompre.
Reste à dire pourquoi on s'y accroche, et ce n'est pas confortable. The Handmaid's Tale fait peur parce qu'elle ne ressemble jamais tout à fait à de la science-fiction. Gilead, cette théocratie née d'un coup d'État qui réduit les femmes fertiles à des ventres de location, n'invente presque rien : Margaret Atwood, dans son roman de 1985, s'était interdit d'y mettre une seule horreur que l'humanité n'ait pas déjà commise quelque part.
Ce qui glace, ce n'est pas l'horreur elle-même, c'est sa vitesse. La série montre comment une société bascule en très peu de temps, comment des droits qu'on croyait gravés dans le marbre, à commencer par ceux des femmes, peuvent reculer en une poignée d'années. On regarde une dystopie, et par la fenêtre, on reconnaît des bouts de l'actualité. Ici, l'ironie n'a plus sa place, autant le dire tout net.

Serena.Et il y a les visages, parce qu'une dystopie ne vaut que par ceux qui l'habitent. Les deux qui m'ont scotché sont les bourreaux. Serena Joy Waterford (Yvonne Strahovski), l'épouse-architecte du régime qui passe des saisons à découvrir qu'elle a bâti sa propre prison. Tante Lydia (Ann Dowd), la matonne en gris persuadée de sauver ses filles en les suppliciant. On me souffle qu'elles seraient ambiguës, qu'on finirait par les plaindre : je n'y ai jamais cru une seconde. Ce que la série montre, saison après saison, c'est qu'elles retombent. Toujours. Même quand tout va mieux, même quand une porte de sortie s'entrebâille, elles rebasculent dans leurs vieux travers, incapables de tenir le cap du bien plus de quelques épisodes. C'est cette rechute perpétuelle qui les rend terrifiantes, bien plus que leur méchanceté. Autour d'elles, Fred Waterford (Joseph Fiennes) en commandant veule, Nick (Max Minghella) en amoureux trouble, Moira (Samira Wiley) en amie qui s'évade : chacun a son épaisseur, aucun n'est creux.
June, elle, c'est Elisabeth Moss, et c'est le moteur, on le sait dès le premier épisode : gros plans interminables sur une colère qui ne sort pas, regard caméra qui vous prend à témoin. Sa force, c'est une résilience proprement incroyable, une capacité à encaisser et à se relever qui force le respect. Et c'est là, pour être tout à fait honnête, que je poserai mon seul bémol. Sur la dernière ligne droite, à trop la faire survivre, la résilience finit par verser dans la bêtise (à force de replonger tête baissée dans le pire, on se demande parfois si June est courageuse ou juste un peu sourde aux conseils), et on y croit un peu moins. Rien de rédhibitoire, mais le fil, si tendu jusque-là, se détend le temps d'une poignée d'épisodes.
Reste que c'est beau à faire peur, au sens propre. Tout tient dans le rouge : ces grandes capes alignées, uniforme et symbole à la fois, la couleur du sang et d'une fertilité qu'on a confisquée, le seul éclat vif dans un monde repeint en gris. La réalisation, léchée sans jamais être tape-à-l'œil, se met tout entière au service de cet étouffement. On comprend mieux pourquoi la première saison avait raflé huit Emmy en 2017, dont celui de la meilleure série dramatique, une première pour une plateforme de streaming. Bruce Miller, qui a développé la série d'après Atwood, n'a jamais transigé sur cette exigence de forme.
Le grand final, au printemps 2025, ne trahit pas. La sixième saison, en dix épisodes, referme les arcs plutôt que de livrer la bataille rangée qu'on pouvait attendre ; elle mise sur l'émotion, et ça fonctionne : on en ressort remué, ce qui est bien le moins après six ans passés à ses côtés. Pour qui, alors ? Pour ceux qui ont le cœur assez bien accroché, d'abord. Et pour tous ceux que la réputation d'essoufflement a fait fuir : reprenez-la, mais à ma manière, les premières saisons en bloc, sans laisser un an traîner entre deux. Et en version originale, la seule qui vaille : je ne la regarde jamais autrement, et surtout pas celle-là, parce que la voix de June, ce filet de rage rentrée, ne se double pas.

DR.Reste la seule question qui vaille pour une histoire qui se voulait un avertissement : et après ? Le relais est déjà pris, et par le même homme : c'est pour bâtir Les Testaments, tiré du second roman d'Atwood, que Bruce Miller avait lâché la barre de l'ultime saison à ses scénaristes Eric Tuchman et Yahlin Chang. La suite a débarqué ce printemps, Ann Dowd y reprend sa Tante Lydia, et une deuxième saison est déjà commandée. Espérons juste qu'on ait de vraies raisons de prolonger Gilead, et pas seulement une franchise à faire tourner. Parce que des avertissements de ce calibre, par les temps qui courent, on n'en a sans doute jamais eu autant besoin.





