Aux prunelles polaires de quelques ours grognons, Lost est devenu au fil du temps le "feuilleton du grand n'importe quoi" par excellence : un fourre-tout pseudo-culturel parfaitement assumé par ses créateurs, adulé des plus compréhensifs et dont les rivages mythiques ne peuvent être que difficilement rejoints pour peu que l'on ait raté une ou deux escales. Les précédentes saisons de Lost avaient en effet profité de leurs vingt-quatre épisodes respectifs pour aménager de nombreux temps morts dans lesquels l'intensité retombait comme un soufflet, s'abandonnait aux ruses du bluff, emportait dans son sillon la contrariété ou l'ennui. Depuis 2008, il semblerait que la production ait revu sa stratégie à la baisse. Sa série fleuve se contentera désormais de "seulement" seize épisodes par saison. Mais avec la grève des scénaristes, la quatrième n'en bouclera finalement que treize. Serait-ce là un chiffre porte-bonheur ?

A force d'accumuler les intrigues secondaires insignifiantes, de tourner autour du plot, d'injecter ad nauseam des ingrédients fantastiques aux origines hétéroclites, de repousser au lendemain les explications de texte, les brainstormers de Lost s'exposaient tôt ou tard à perdre chaque jour un peu plus de leur auditoire. Avec la perspective enthousiasmante d'une saison considérablement abrégée, le téléspectateur quasi démissionnaire pouvait enfin entrevoir un défrisage tonique de cette aventure bien trop broussailleuse. C'était sans compter sur ce mauvais esprit de rengaine propre à la série... Car malgré le nombre limité d'épisodes, les scénaristes font l'exploit de foirer le carton plein tant espéré en saturant le bon déroulement de leur narration par une flopée de segments énervants, de l'ordre du déjà-vu, et par voie de conséquence, maussades. En dehors de l'habituel cinquante pour cent d'échappées mornes, cette quatrième saison délivre tout de même des moments télévisuels réjouissants par l'entremise desquels des révélations sont accouchées (Bah ! il était temps !). Flashbacks et crossovers sont relégués au second plan. Place au flashforward et à ses multiples "back to the future" ! Introduit dans le dernier épisode de la saison précédente, cet outil narratif avait bousculé la routine et enflammé l'esprit des fanatiques de Lost. Mais si ces prolepses ont l'avantage d'apporter un éclairage nouveau sur le devenir de certains rescapés, le suspens abusif des précédentes saisons tourne un peu au vinaigre dans cette quatrième, faute en partie à la trame bouclée (en voilà au moins une !) mais lourdaude (il fallait bien un impératif...) des Oceanic Six. A côté de ce jeu des devinettes trop facile, les futurs et mystérieux occupants annoncés sur l'île n'ont pas que le mérite de confirmer l'art du recyclage des scénaristes. Ces bourrins - ersatz modernes de nos increvables "Autres", auront le loisir de non seulement relancer l'action, mais surtout de mettre à l'honneur mademoiselle Suspicion, ainsi que ses frérots Faux et Semblant. En bref : la routine.

Etourdis par le complexe "Bruce Tout Puissant", les scribouillards coupables du canevas de Lost n'ont jamais lésiné sur les incohérences pour bricoler des situations délirantes dans lesquelles nos chers héros pétaient à tour de rôle (et de bras) plombs, câbles et autres durites. Dans cette nouvelle mouture, ces apprentis sorciers de la narration creusent un peu plus le manque total de sang-froid et de cervelle de leurs Robinson, poussent le bouchon jusqu'à les rendre bons pour la casse ou mûrs pour l'asile. Locke ne se suffisait pas dans son emploi mystique ? Pourquoi ne pas aller plus loin et en faire un gourou sanguinaire (mais pas trop), avant de redorer sa sympathie originelle (mais pas trop) ! Jack ne portait pas assez sur son visage le poids de son héroïsme ? Filons-lui de la hargne, une barbe, des amphétamines et une vieille tourista ! Yo-yo Kate ne sait toujours pas qui du docteur ou du voleur elle veut être la promise ? Ah non ! Ce triangle passionnel est sacré, pas touche ! Et Ben ? Que fait-on de lui ? Hé bien ! C'est le roi de l'évasion et de l'entourloupe : qu'il continue à jouer les serpents à sonnette au milieu de nos petites souris de laboratoire ! Le fait est que Lost aime forcer le trait, ne craint pas le ridicule. Le pire est que cette série TV est intraitable avec ses protagonistes, impolie avec ses téléspectateurs : à la moindre impasse scénaristique, les rôles plus ou moins secondaires sont bazardés à la va-vite par la fenêtre. Peu importe les sentiments que le public a pu développer à l'égard de ces sacrifiés. Lorsque ces démiurges de l'impossible ne sont pas occupés à maltraiter leurs personnages (sado-masochisme, syndrome de Stockholm, schizophrénie passagère, crise de l'adolescence...), ils ne craignent pas de semer par-ci par-là de nouveaux bâtiments dans une jungle apparemment infinie que nos rescapés devraient depuis le temps connaîtrent sur le bout des ampoules du pied. En terre inconnue, la cartographie est pourtant une discipline indispensable à la survie, non ? Enfin, bon...
Indéniablement, les créateurs de Lost ont fait l'effort (tout riquiqui) de ne plus bourlinguer vers l'infini et l'au-delà, de se recentrer sur l'intrigue principale et les possibles aboutissements. A tout point de vue, cette quatrième saison est meilleure que les deux dernières. Les informations distillées au fil du temps complètent les mystères qui avaient été posés au commencement. La situation géographique et temporelle de l'île, les enjeux autour de sa protection se précisent. Le pourquoi du comment entrouvre enfin un peu sa lourde porte blindée. Même si le sentier est encore long, l'étau donne l'impression de se resserrer autour d'une homogénéité partielle. Reste à voir si les diverses salves farfelues que Lost a accumulées aux quatre coins de son île sauront se fondre dans le décor d'ensemble. D'après les producteurs, plus que deux saisons à endurer avant de connaître le fin mot de toute cette histoire de dingues. C'est à ce moment-là que nous pourrons faire les comptes, émettre un jugement dernier et savoir si ça valait le coup de souffrir (et/ou de s'extasier) autant devant notre petit écran. Mais avant d'arriver à ce stade libérateur, nous n'aurons pas le choix : We have to go back !
gyzmo []

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