On n'attendait pas Vince Gilligan sur le terrain du bonheur obligatoire. Fascinante et portée de bout en bout par Rhea Seehorn, cette première saison tourne un peu en rond, mais donne furieusement envie de connaître la suite…
Vince Gilligan, c'est l'homme qui a transformé un prof de chimie mourant en baron de la meth, puis un petit avocat combinard en grand personnage tragique. Autant dire que quand il lance une nouvelle série, on s'installe sans trop poser de questions. On y retrouve d'ailleurs Rhea Seehorn, inoubliable Kim Wexler de Better Call Saul, promue ici seule maîtresse à bord : elle est de presque tous les plans des neuf épisodes. Elle les porte.
Carol Sturka écrit des romances à succès qu'elle méprise, enchaîne les dédicaces en serrant les dents et rumine contre la terre entière. Jusqu'au soir où un virus tombé du ciel fond l'humanité en une seule conscience : tout le monde sourit, tout le monde sait ce que sait le voisin, tout le monde est heureux (si, si). Tout le monde, sauf treize immunisés, dont Carol, promue bien malgré elle personne la plus malheureuse du monde. On ne s'étendra pas davantage sur le scénario : le plaisir des premiers épisodes tient pour beaucoup à la découverte de ce monde béat, et la mise en scène de l'esprit de ruche est une pure réussite, de ces foules qui parlent d'une seule voix à cette humanité entière qui décroche, aimable et disponible, quel que soit le numéro que Carol compose.
Le moment qui m'a le plus marqué au fil de la diffusion tient pourtant en une idée toute simple : les immunisés peuvent demander n'importe quoi à la ruche, et l'obtenir. Une maison ? Un avion ? Livrés dans la journée, avec le sourire. Le champ des possibles donne le vertige, et le miroir n'est pas flatteur : pour un peu de confort, on s'associe étonnamment vite avec son pire ennemi. Certains immunisés s'y vautrent d'ailleurs sans le moindre complexe, pendant que Carol s'entête à refuser le marché.
Le rendez-vous hebdomadaire a d'abord fonctionné tout seul : accroché dès le double épisode d'ouverture, je guettais la suite chaque semaine. Pourtant, après quatre ou cinq épisodes, le soufflé retombe un peu : la série peine à sortir de son pitch, les personnages n'évoluent guère, Carol comprise, et il n'y a ici aucune intrigue de la semaine pour relancer la machine, un seul fil rouge tendu sur toute la saison. Fallait-il neuf épisodes ? Sans doute pas. La lenteur fait pourtant partie du projet, et il faut saluer l'audace : un monde sans conflit est un monde où il ne se passe rien, et Gilligan ose le filmer pour de bon, là où guette le syndrome Lost, le mystère qui s'étire faute de réponses. Heureusement, Seehorn est là, formidable de rage rentrée, et on reste devant, même quand il ne se passe pas grand-chose.
Autour d'elle, la distribution est resserrée : Helen (Miriam Shor), l'agente et compagne qui encaisse la misanthropie de Carol ; Zosia (Karolina Wydra), l'émissaire tout sourire que le collectif dépêche à son chevet ; et Manousos (Carlos-Manuel Vesga), l'autre grand récalcitrant, qu'on regarde traverser la saison, circonspect, sans bien comprendre pour le moment ce qu'il vient faire dans cette galère. La réalisation, impeccable et léchée comme toujours chez Gilligan, retrouve son Albuquerque fétiche. La saison a déroulé au rythme d'un épisode par semaine sur Apple TV+, du 7 novembre au 26 décembre, même si le final, annoncé pour le vendredi 26, a été mis en ligne dès le 24 : deux jours d'avance, réveillon oblige.
La plateforme, elle, y croit dur comme fer : plus gros démarrage d'un drama de son histoire, et deux saisons commandées d'emblée, dès 2022, avant même le premier clap. Autant dire qu'on peut s'attacher sans craindre l'annulation sauvage, ce fléau des séries à mystère. Persévérez donc passé le ventre mou du milieu de saison, vous me remercierez (j'espère).
Du final, on ne dira rien, sinon qu'il pose exactement la question qui fâche. Espérons maintenant que la saison 2 fasse avancer le mystère de la ruche plutôt que de rejouer la même partition en plus long, et surtout qu'elle nous épargne le virage "les derniers survivants prennent les armes et sauvent l'humanité" (on l'a déjà vue cent fois, celle-là). On ne croit pas Gilligan homme à foncer dans ce panneau. Enfin... espérons.






